« Si j’avais dû parier sur quelqu’un pour partir au Japon à vélo, j’aurais pas parié sur toi. » C’est ce qu’un ami a dit à Elayïs avant son départ. Originaire de la Martinique, installée à Toulouse, elle n’était pas cycliste au sens sportif du terme. Elle avait juste découvert le vélo un peu tard, après le travail, et débloqué « une addiction assez immédiate et importante ». Avant le grand voyage : la France à vélo, puis Vancouver-Los Angeles en 38 jours. Et puis cette envie profonde, difficile à formuler, de partir vers les routes de la soie. Seule.

14 mois. 15 000 km. Une vingtaine de pays. Du sud de la France jusqu’à Tokyo, à vélo, avec 25 kilos de matériel et une tente sur le porte-bagages. Puis le retour en Transsibérien, 7 jours entre Vladivostok et Moscou, avant d’arriver à Paris le 23 décembre au soir, juste à temps pour Noël. Son projet s’appelait « Une route à soi » : le double jeu de mots dit tout, les routes de la soie et un cheminement intérieur.

Dans cet épisode du podcast voyage Good Visa, Elayïs raconte la pluie en Italie et le sourire permanent malgré les freins qui lâchent, les femmes albanaises qui lui caressent la joue dans un minibus, 2 mois et demi de coup de cœur en Turquie, 47°C en Ouzbékistan et le demi-tour fait pour aller prendre le thé avec une dame, les 6 kilos perdus sur la Pamir Highway au Tadjikistan, et cette arrivée en Chine où elle ne savait plus si elle voulait hurler ou pleurer.

Un épisode à part, féministe et intime à la fois. Parce que « Une route à soi », c’est aussi rappeler que les femmes voyagent, ont toujours voyagé, et n’ont pas à demander la permission.

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Le podcast Good Visa est produit et présenté par Camille Merel.

Musique : Camille Merel

Note : 5 sur 5.
00:00
Introduction, préparation, départ
Elayïs se présente : originaire d’une île, découverte tardive du vélo, et ce projet « Une route à soi » né d’une envie de cheminement personnel autant que d’un itinéraire géographique. Et pourquoi elle voulait porter une voix féminine dans l’aventure.
10:20
Le voyage commence, Italie
32 jours en Italie sous un déluge permanent. Les freins qui lâchent dans les descentes des Dolomites. Et ce sourire permanent, irrépressible, d’être enfin partie. La rencontre avec Edgar, cycliste espagnol qui voyagera avec elle par intermittence jusqu’à la Chine.
15:40
Croatie, anecdotes et réflexions sur le voyage solo
Les contrastes saisissants entre l’intérieur rustique et la côte touristique. Les maisons abandonnées comme abris pour les cyclistes. Et une baignade dans l’Adriatique par une cycliste venue de la Caraïbe qui a des exigences sur la température de l’eau.
26:19
La douceur de l’Albanie et l’accueil magique de la Turquie
En Albanie seule, l’expérience est meilleure qu’avec un compagnon de route. Un homme arrête un minibus, paye le trajet, force le bus à prendre le vélo. Les femmes lui caressent la joue. Et 2 mois et demi en Turquie, coup de cœur absolu.
33:45
Comment gérer la vie qui continue en notre absence ?
Le neveu qui grandit loin, la grand-mère, les amis. La confiance à cultiver que les gens seront encore là au retour. Et ne jamais douter de son choix, même dans les moments difficiles.
37:45
Asie Centrale
La rupture brutale en arrivant au Kazakhstan. Les 47°C en Ouzbékistan et le demi-tour pour prendre le thé avec une dame plutôt que de tracer. La Pamir Highway au Tadjikistan à 4600 mètres : 6 kilos perdus, des vomissements à côté du vélo, et des paysages incroyables.
49:39
Arrivée en Chine : et maintenant ?
L’arrivée par la plus belle route du voyage. Ce mélange de joie immense et de tristesse profonde de réaliser son rêve. Et la décision de continuer jusqu’en Corée et au Japon avant de rentrer en Transsibérien.
52:12
Le retour en Transsibérien
7 jours de train, 9 fuseaux horaires, des paysages sibériens par la fenêtre. Les jeunes soldats qui partent au front. Et ce vieux russe qui lui fait un câlin sans un mot à la gare de Moscou. Arrivée à Paris le 23 décembre, juste à temps pour Noël.

La France au Japon à vélo : 14 mois seule sur les routes de la soie avec Elayïs

« Si j’avais dû parier sur quelqu’un pour partir au Japon à vélo, j’aurais pas parié sur toi. » Ce qu’un ami a dit à Elayïs avant son départ. Quatorze mois plus tard, elle était à Tokyo. Dans cet épisode du podcast voyage Good Visa, elle raconte comment une route extérieure peut devenir un voyage intérieur, et pourquoi les femmes n’ont pas à demander la permission de partir.

« Une route à soi » : itinéraire et cheminement personnel

Le nom du projet dit tout. « Une route à soi » joue sur deux niveaux : les routes de la soie, cet itinéraire mythique qui relie l’Europe à l’Asie à travers des paysages et des civilisations millénaires, et un cheminement à soi, au sens d’un voyage intérieur. Elayïs l’explique à Camille avec une franchise rare : quand elle est partie en octobre 2023, elle se posait des questions sur le sens de sa vie. Elle voulait tester la vie nomade. Elle cherchait des réponses que le quotidien ne lui donnait pas. Originaire de la Martinique, arrivée sur le continent à 18 ans pour ses études, elle a découvert le vélo assez tard. Quatre à cinq jours de vélo, une addiction déclenchée « assez immédiate et importante ». Avant le grand voyage : la France à vélo sur plus de 5 000 km, puis Vancouver-Los Angeles en 38 jours.

Partir seule, être femme, être visible

Avant de se lancer dans le récit du voyage, Elayïs aborde quelque chose de plus politique. Elle voulait, en partageant cette aventure, contribuer à la visibilité des femmes qui voyagent. Non pas parce qu’être une femme qui part est quelque chose d’exceptionnel, « l’élan est assez unisexe au final », mais parce que dans la littérature de voyage, la représentation féminine était insuffisante, parfois inexistante, parfois dégradante. « Plus on a de représentations, plus ça nous semble simple et plus on y va. » Sur la question de la peur, Elayïs est directe. Elle dormait la lumière allumée jusqu’à 25 ans. Elle a passé plus de 600 nuits dehors depuis. Rien ne lui est jamais arrivé. « J’aurais plus peur de rentrer à 3h du mat à Paris que d’aller au Japon à vélo. »

L’Italie sous la pluie : le plus beau départ

Le voyage commence vraiment quand elle franchit la frontière italienne. Et il pleut. 32 jours en Italie, un déluge permanent, les freins qui lâchent dans les descentes des Dolomites, les mains gelées pour les changer sous l’averse. « C’est pas grave. Je suis trop contente d’être là. » Ce sourire permanent, cet état de grâce des premières semaines, elle en parle avec les yeux qui pétillent encore. C’est là aussi qu’elle croise Edgar pour la première fois, sous la pluie, un cycliste espagnol avec des sacoches. Ils se reconnaissent. Ils pédaleront ensemble par intermittence jusqu’à la Chine.

L’Albanie, la Turquie : des accueils qui changent tout

En Albanie, Elayïs fait une observation intéressante : elle est mieux accueillie seule qu’accompagnée d’Edgar. Quand il était là, grand et imposant, les hommes albanais se sentaient obligés d’entrer dans un rapport de virilité cordiale avec lui. Seule, elle reçoit autre chose. Un homme arrête un minibus, paye le billet, force le chauffeur à charger le vélo. Les autres passagers se lèvent pour lui laisser une place. Les femmes lui caressent la joue et vérifient qu’elle sait où elle va. « Il y avait vraiment cette grande douceur. » La Turquie est l’un de ses coups de cœur absolus. Deux mois et demi. Un accueil « permanent, dingue ». Elle quitte le pays avec de la nostalgie.

L’Asie centrale : la rupture brutale et la Pamir Highway

Le passage de l’Europe à l’Asie centrale est la rupture la plus franche du voyage. Le désert, les installations pétrolières, les dromadaires, les toilettes à trous dans la terre. En Ouzbékistan, les températures montent à 47°C. Elayïs développe une angoisse de la chaleur. Un jour, une femme lui fait signe de s’arrêter depuis le bord de la route. Elle continue à tracer. Puis elle fait demi-tour. « Ça n’a pas de sens. Je fais du vélo pour rencontrer les gens. Autant prendre le train si c’est pour tracer. » Elles prennent le thé ensemble et mangent une pêche.

La Pamir Highway au Tadjikistan est un autre niveau d’intensité. Le plus haut col à 4 600 mètres. Des plateaux à 4 000 mètres. 6 kilos perdus. Des vomissements à côté du vélo. « Tant que j’étais sur le vélo, je tenais. » Et en même temps, des paysages incroyables, une route mythique des anciennes caravanes, une euphorie profonde d’être là.

L’arrivée en Chine et la question du rêve réalisé

L’arrivée en Chine par les cols du Kirghizistan est peut-être le plus beau paysage du voyage. Elle arrive avec trois autres cyclistes qu’elle connaît bien. Et elle ressent quelque chose d’inattendu : une immense joie mêlée d’une tristesse profonde. « C’est très dur de réaliser un rêve, parce que les gros rêves qui prennent beaucoup de place, il faut du temps pour que d’autres viennent remplir le vide. » Elle pleure. Elle rit. Elle ne sait plus. Elle continue jusqu’au Japon, mais l’arrivée à Tokyo est différente. Elle est seule. Il fait nuit. « Il s’est rien passé. » Cette asymétrie dit quelque chose d’important sur la solitude du voyage solo : elle est belle quand on la choisit, elle peut peser quand les moments forts arrivent sans personne à qui les dire.

Le Transsibérien : rentrer doucement

La décision de rentrer sans avion était non-négociable. Le Transsibérien s’impose : 7 jours de train de Vladivostok à Moscou, 9 fuseaux horaires. Les paysages sibériens par la fenêtre. Elayïs aime les moments suspendus où on ne fait rien. « Le train est un formidable espace pour faire ça sans culpabiliser. » Mais le Transsibérien, c’est aussi la réalité de la guerre. Des bataillons de jeunes hommes qui montent dans le train pour partir au front. « Trop jeunes. » Et puis ce vieux russe en face d’elle pendant trois jours, avec qui elle n’a pas échangé un mot. À la gare de Moscou, au petit matin, il vient lui faire un câlin. Sans un mot. Et il est parti. Elle arrive à Paris le 23 décembre au soir. Juste à temps pour Noël.

Ne pas s’autocensurer : le message d’Elayïs

Ce n’est pas une transformation spectaculaire qu’Elayïs rapporte dans ses valises. C’est une confirmation. Ce qu’elle a senti tout au long du voyage, c’est que les barrières qui empêchent de partir sont souvent des constructions sociales. « On nous a appris à avoir très peur de sortir de chez nous. C’est contreintuitif. » Et sur la question du rêve réalisé : en voyage, elle trouvait des réponses. Elle en perdait une partie en rentrant. Mais elle a gardé une chose précieuse. « Je m’avais jamais dit que j’allais y arriver. C’était pas dans mon champ des possibles. Ça touche à l’autocensure plus qu’au manque de confiance. » Et si elle devait retenir une leçon à transmettre : ne pas s’autocensurer. Rêver grand. Et y aller.

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